L’opération Limousin au Tchad (1969–1970)

Entre avril 1969 et décembre 1970, des unités de la Légion étrangère ont été engagées au Tchad dans le cadre de l’opération Limousin — la première opération française de cette envergure depuis la fin de la guerre d’Algérie. Cet article retrace leur déploiement, leurs opérations et les conditions dans lesquelles elles ont combattu, en s’appuyant principalement sur des sources originales largement ignorées dans les ouvrages historiques. Le texte couvre l’ensemble de la présence de la Légion au Tchad pendant cette période, du départ de la Corse au retour des dernières unités.

 
L'opération Limousin au Tchad - 1969-1970 - Légion étrangère - Afrique - Tchad - 2e REP - 2 REP - 2eme REP - CMLE - Histoire - Historique

 

Introduction

Au cours des années 1960, le Tchad est considéré comme l’un des piliers du dispositif français en Afrique. Ancien territoire colonial français, il est lié à Paris par des accords de défense signés en 1960, qui permettent à la France de maintenir des forces permanentes sur son territoire et d’intervenir militairement sur demande du gouvernement tchadien. La base de Fort-Lamy (l’actuelle N’Djaména, capitale du pays) constitue un point d’appui stratégique pour la projection de forces dans la région. Plus largement, le Tchad s’inscrit dans la logique du « pré carré » africain — expression désignant un ensemble d’États francophones où la France entend préserver son influence politique, économique et militaire. C’est dans ce cadre que la Légion étrangère sera appelée à intervenir à partir de 1969.

Le Tchad accède à son indépendance en 1960. Situé au cœur de l’Afrique centrale, il couvre 1 284 000 km2, environ deux fois et demie la superficie de la France. Pourtant, vers 1969, il ne compte guère plus de 3,7 millions d’habitants. Le pays se répartit en trois ensembles : au Nord, une bordure saharienne largement désertique dont le massif du Tibesti ; au centre, une zone sahélienne plus sèche, dominée par l’élevage ; au Sud, un climat tropical semi-humide où se concentre une population plus dense. Les contrastes religieux, les différences de modes de vie et de mentalités entre ces zones — où l’on parle plus d’une centaine de langues — pèsent sur la cohésion d’un État aux frontières artificielles.

Au début de 1965, la région du Borkou–Ennedi–Tibesti (BET), dans le Nord, passe sous administration tchadienne. Couvrant près de la moitié de la superficie du pays, elle était jusque-là placée sous autorité militaire française. Ce transfert ajoute un facteur d’instabilité dans une région déjà fragile. Dans le même temps, la situation au Tchad se dégrade sous la présidence de François Tombalbaye, jugée autoritaire. Des accusations de discrimination touchant surtout les populations musulmanes rurales, et un mécontentement nourri par les abus et les maladresses administratives contribuent, plus tard dans l’année, au déclenchement d’une révolte armée.

En 1966, la création du « Front de Libération Nationale du Tchad » (FROLINAT) structure la rébellion et donne une cohérence nouvelle aux mouvements insurgés. Mais c’est une coalition éclatée, aux centres régionaux et commandements distincts. Sa fragmentation interne contribue à freiner temporairement son expansion.

 
Afrique - Tchad - Carte

 

Première intervention française « oubliée » (1968)

En 1968, la région BET devient le principal foyer insurgé. Le ralliement des Toubou, population nomade et guerrière qui connaît parfaitement le désert et dispose de bases de repli au sud de la Libye voisine, change la donne. La situation se cristallise au Tibesti, autour du poste d’Aouzou : le 5 mars, une mutinerie entraîne le massacre de sept soldats de la garnison. Aouzou est pris par les rebelles, repris par les troupes tchadiennes, mais soumis ensuite à un harcèlement régulier. En août, une colonne envoyée pour débloquer le poste est attaquée en route et subit de lourdes pertes. Cet échec confirme que les forces nationales ne parviennent pas à stabiliser la situation dans le Nord. Le 25 août, le président Tombalbaye demande un soutien militaire à la France dans le cadre des accords de défense de 1960.

La réponse française est rapide. Les forces permanentes de la garnison de Fort-Lamy — le 6e RIAOM (Régiment interarmes d’outre-mer) du lieutenant-colonel Saint-Macary, avec sa compagnie parachutiste d’infanterie de marine (6e CPIMa) et son escadron blindé (60e EBIMa, équipé d’automitrailleuses Daimler Ferret) — se déploient vers le Nord. Huit avions d’attaque AD-4 Skyraider arrivent fin août. Deux bases temporaires sont installées : Faya-Largeau pour les blindés, Bardaï pour les parachutistes. Aouzou est repris début septembre. Mais le désengagement est aussi rapide que l’intervention : mi-novembre, les forces françaises regagnent Fort-Lamy. Le 25 novembre, une compagnie du 3e RPIMa (Régiment de parachutistes d’infanterie de marine), qui avait relevé la 6e CPIMa à Bardaï, retourne en métropole.

Cette première intervention française au Tchad, éclipsée dans l’actualité par l’invasion soviétique de la Tchécoslovaquie, reste oubliée de l’histoire et ne sera pas reconnue officiellement comme opération extérieure. Elle préfigure pourtant un engagement plus large décidé quelques mois plus tard, au sein duquel la Légion étrangère occupera une place centrale.

 
Afrique - Tchad - Borkou–Ennedi–Tibesti (BET) - Carte

Afrique - Tchad - Fort-Lamy - Aouzou - Faya-Largeau - Bardaï - carte

 

Le déclenchement de Limousin (mars–avril 1969)

Au début de l’année 1969, la situation au Tchad se détériore rapidement. Au Centre et à l’Est, l’insurrection du FROLINAT s’appuie sur un large soutien rural et sur le Soudan voisin, et menace la stabilité du gouvernement. Au Nord, dans le BET, la 2e armée du FROLINAT est plus réduite mais très mobile, exploitant le désert, le relief montagneux et sa connaissance du terrain. Son mode d’action repose sur les embuscades, les attaques de colonnes et de postes isolés, suivies d’un repli rapide et d’une dispersion qui rendent toute bataille décisive difficile à obtenir. L’armement est hétérogène, des fusils anciens aux armes automatiques et mitrailleuses, mais adapté à ce type de guerre.

Le rapport de forces sur le terrain est fragile : le FROLINAT aligne environ 1 500 combattants face à quelque 5 500 hommes des forces gouvernementales, répartis entre l’armée, la gendarmerie et la garde nomade (une milice nationale). La présence française reste limitée — environ 1 000 soldats du 6e RIAOM et de la base aérienne, auxquels s’ajoutent quelque 200 cadres de l’assistance militaire technique servant comme conseillers et instructeurs au sein des unités tchadiennes.

Le 10 mars 1969, le président Tombalbaye demande une nouvelle fois l’aide de la France. Mais cette fois, l’objectif diffère fondamentalement de l’intervention ponctuelle de 1968 : il s’agit d’une véritable opération de pacification destinée à rétablir des structures administratives dans les zones insurgées. La France accepte, dans le cadre des accords de défense de 1960.

Huit jours plus tard, le 18 mars, l’opération Limousin est déclenchée. C’est la première opération française de cette envergure depuis la fin de la guerre d’Algérie en 1962. En avril, le général Arnaud arrive au Tchad comme délégué militaire français. Toutes les forces françaises sont placées sous son autorité, lui-même rendant compte à Paris. Un état-major franco-tchadien est créé à Fort-Lamy pour coordonner les opérations conjointes. Des renforts aériens — hélicoptères H-34, avions de transport Nord 2501 Noratlas — sont déployés pour assurer la mobilité et l’appui des troupes dans un territoire aussi vaste.

Mais c’est surtout l’arrivée de la Légion étrangère qui marque cet engagement. À cette date, la Légion ne compte que deux régiments opérationnels en métropole : le 2e REP (Régiment étranger de parachutistes) et le 1er REC (Régiment étranger de cavalerie), le 2e REI (Régiment étranger d’infanterie) ayant été dissous début 1968. Le choix se porte sur le 2e REP, implanté à Calvi en Corse, considéré comme une unité d’intervention capable de se déployer rapidement n’importe où dans le monde. Pour le régiment comme pour la Légion, cela revêt aussi une dimension symbolique : c’est la première fois depuis l’Algérie que des légionnaires sont engagés au combat.

Le 15 avril, la 1re compagnie du 2e REP, aux ordres du capitaine Savalle, quitte la France. Le lendemain, la 2e compagnie du capitaine Aubert suit, accompagnée du détachement n°1 de la compagnie de commandement et des services (CCS). Trois jours plus tard, le 18 avril, les légionnaires sont réunis à Fort-Lamy et présentés au général Arnaud. Ils forment un effectif d’environ 390 hommes, organisés en EMT 1 (état-major tactique n°1) — une formation composée d’un état-major, d’un élément de commandement et d’appui et de deux ou trois compagnies de combat. Le commandement de l’EMT 1 est confié au chef de bataillon de Chastenet d’Esterre, ancien de la guerre d’Indochine. Une compagnie de l’armée tchadienne est directement rattachée à cet EMT.

L’élément de commandement et d’appui de l’EMT 1 est formé par le détachement n°1 de la CCS (CCS 1) qui mérite une présentation plus détaillée. Le détachement compte à lui seul quelque 100 hommes, dont une vingtaine de sous-officiers et légionnaires du 1er RE (Régiment étranger) et du 1er REC. Sur place, il est porté jusqu’à 150 hommes grâce à l’apport de spécialistes — transmetteurs, médecins, mécaniciens — voire une quinzaine d’appelés. Il comprend alors un état-major et des sections de commandement, de base arrière, de transmissions et automobile. S’y ajoutent une section de mortiers de 81 mm issue de la compagnie d’appui et d’éclairage (CAE) du 2e REP, une antenne chirurgicale et un détachement de trois avions d’observation. La mission de la CCS 1 est d’assurer le fonctionnement des services de l’EMT, son appui et sa protection.

Le dispositif est en place. Reste à l’engager dans l’espace qui impose ses propres règles dès le premier jour et dans lequel les légionnaires opéreront pendant vingt mois. Les compagnies du 2e REP reçoivent la mission de contrôler une vaste zone d’action. Cette étendue dicte les modes d’action : les parachutistes sont employés comme une infanterie légère motorisée, équipée de véhicules Dodge 6×6. Les actions par héliportage complètent le dispositif, mais ne constituent pas le mode d’engagement dominant. L’acheminement des véhicules illustre à lui seul les contraintes du théâtre : les Dodge sont transportés par mer jusqu’au Cameroun, puis parcourent 1 200 kilomètres par voie terrestre pour atteindre le Tchad — un trajet qui demande en moyenne trois semaines.

Pour l’armement individuel et collectif, les légionnaires sont dotés du fusil semi-automatique MAS 49/56, qui sert également au tir de grenades à fusil, et du pistolet-mitrailleur MAT-49. L’appui feu repose sur la mitrailleuse AA-52. Plus tard, quelques fusils de précision FR F1 complètent la dotation en petit nombre.
 

Operation Limousin - 1969-1970 - Légion étrangère - Afrique - Tchad - 2e REP - Corse
Légionnaires du 2e REP avant leur départ pour le Tchad, avril 1969.

Operation Limousin - 1969-1970 - Légion étrangère - Afrique - Tchad - 2e REP - Fort-Lamy
Fort-Lamy au Tchad, vers 1969.
Operation Limousin - 1969-1970 - Légion étrangère - Afrique - Tchad - 2e REP - général Arnaud
Le général Arnaud, délégué militaire français, passe en revue les légionnaires du 2e REP à Fort-Lamy, au Tchad, avril 1969.
Operation Limousin - 1969-1970 - Légion étrangère - Afrique - Tchad - 2e REP - commandant de Chastenet d'Esterre
Le commandant Louis de Chastenet d’Esterre. Vétéran de la guerre d’Indochine, il servit neuf ans dans la Légion, au 4e REI, au 2e REI et au 2e REP. Au Tchad, en avril 1969, il prit le commandement de l’EMT 1.

Légion étrangère - Afrique - Tchad - Carte - 1969 - Fort-Lamy - Mongo - Mangalme

 

Premières opérations (avril–septembre 1969)

Le 25 avril, l’EMT 1 du 2e REP ne laisse qu’une base arrière à Fort-Lamy et part à l’est, vers les zones d’opération. Trois jours plus tard, un premier accrochage significatif se produit. Un détachement de la 2e compagnie et de la CCS 1, sous les ordres du capitaine Milin, est attaqué entre Mongo et Mangalmé, au cœur du Guéra — la région où l’insurrection avait éclaté quatre ans plus tôt. L’action se solde par la mise hors de combat d’une quarantaine de rebelles, sans pertes du côté de la Légion. L’EMT 1 s’implante ensuite à Mongo, comme la 1re compagnie. La 2e compagnie s’installe quelque 130 km plus à l’est, à Mangalmé, berceau de la révolte de 1965.

Les mois qui suivent, de mai à août, ne sont marqués par aucun engagement majeur. Les compagnies s’acclimatent au théâtre. L’activité quotidienne repose sur les patrouilles, les reconnaissances et la collecte de renseignements au contact des populations rurales. Ces missions impliquent des déplacements sur de très longues distances, par terre ou par air. Les crevaisons sont constantes dans la savane, où les épineux abondent, imposant un travail quotidien de réparation. Cette première phase se caractérise par une pacification progressive du Centre et de l’Est, avec un effort prioritaire dans le Guéra, sans que les unités n’aient à livrer de combats comparables à celui du 28 avril.

Le ravitaillement dépend largement du transport aérien, mais les aérodromes sont en nombre insuffisant : seul celui de Fort-Lamy peut recevoir les Transall C-160, les autres ne pouvant accueillir que des appareils plus légers.

Les sections assurent également l’escorte des convois de ravitaillement terrestres. Mais le réseau routier, déjà insuffisant en saison sèche, devient impraticable pendant la saison des pluies, de mai à octobre. En 1969, le Tchad ne dispose que de quelques dizaines de kilomètres de routes goudronnées. Les pistes se transforment rapidement en bourbiers, limitant la mobilité motorisée. Les unités doivent alors fréquemment laisser leurs véhicules au camp et patrouiller à pied.

Face à ces contraintes, une solution originale est adoptée au sein de la 2e compagnie : la formation à Mangalmé d’une section montée dotée de chevaux locaux, sous les ordres du lieutenant Piétri. La Légion renoue ainsi avec les traditions de ses cavaliers du 1er REC au Maroc, de ses harkis pendant la guerre d’Algérie et de ses célèbres compagnies montées. Ces unités avaient fait leurs preuves sur des terrains vastes et difficiles, où la mobilité primait sur le nombre.

Le 14 juillet, les hommes du 2e REP défilent à Mongo pour la fête nationale, marquant symboliquement l’implantation du régiment dans la région.

Mais l’été apporte aussi les premières pertes de l’opération Limousin : le 7 septembre, un soldat de la 6e CPIMa est tué au combat, le premier mort français au Tchad depuis le déclenchement de l’opération.

Six jours plus tard, le 13 septembre, le capitaine Deprugney et sa 3e compagnie du 2e REP quittent Calvi pour le Tchad. Le 17 septembre, un autre détachement du 2e REP suit (non précisé ailleurs ; il s’agissait peut-être de la section des chuteurs opérationnels – les commandos).

Fin septembre, le général Cortadellas succède au général Arnaud. Il connaît les unités qu’il commandera : avant son départ pour le Tchad, il servait comme commandant de la 25e BAP (brigade aéroportée) à Pau, dont le 2e REP faisait partie. Sous sa direction, une nouvelle organisation se met en place : l’état-major franco-tchadien coordonne l’ensemble, des états-majors mixtes assurent le maillage territorial au niveau des préfectures, et des états-majors tactiques conduisent les actions sur le terrain. Parallèlement, un plan de réorganisation des forces tchadiennes prévoit une hausse des effectifs et un renforcement de l’assistance militaire technique — l’objectif étant de permettre aux forces tchadiennes de prendre progressivement le relais.

Le bilan de la première phase est encourageant. Au Centre et à l’Est, la capacité d’action du FROLINAT est entamée. Mais l’insurrection est loin d’être brisée. Les groupes rebelles évitent les engagements frontaux, se replient dans les zones difficiles d’accès et se reconstituent dès que la pression diminue. Leur structure décentralisée rend tout succès local insuffisant : la destruction d’une bande dans un secteur ne change rien à la situation dans le secteur voisin. Au Nord, dans le BET, la 2e armée du FROLINAT reste largement intacte. Les Toubou vivent des deux côtés de la frontière libyenne, que leurs voies d’approvisionnement et de refuge traversent sans encombre.
 

Operation Limousin - 1969-1970 - Légion étrangère - Afrique - Tchad - 2e REP - legionnaires
Des légionnaires du 2e REP au Chad, en 1969.

Operation Limousin - 1969-1970 - Légion étrangère - Afrique - Tchad - 2e REP - Mongo - 14 Juillet
Le défilé du 14 Juillet à Mongo, au Tchad, en 1969.
Operation Limousin - 1969-1970 - Légion étrangère - Afrique - Tchad - 2e REP - Dodge 6x6
Un camion Dodge 6×6 du 2e REP, embourbé sur une piste détrempée par la saison des pluies. Dans un pays plus de deux fois grand comme la France, il n’existait en 1969 qu’une poignée de kilomètres de routes goudronnées. La boue obligeait souvent les hommes à effectuer leurs patrouilles à pied. Le commandement tenta de pallier en partie cet inconvénient en créant une section montée à cheval.
Operation Limousin - 1969-1970 - Légion étrangère - Afrique - Tchad - 2e REP - Section montée
La section montée de la 2e compagnie du 2e REP, stationnée à Mangalmé, au Tchad. Dans cette unité exceptionnelle, commandé par le lieutenant Piétri, les parachutistes de la Légion sont devenus de véritables cavaliers. Ce fut la seule unité de combat de ce type dans l’histoire du 2e REP, bien qu’une idée similaire ait vu le jour en Afghanistan une quarantaine d’années plus tard.
Operation Limousin - 1969-1970 - Légion étrangère - Afrique - Tchad - 2e REP - Section montée - cavalier
Un parachutiste-cavalier de la section montée du 2e REP, au Tchad, 1969.
Operation Limousin - 1969-1970 - Légion étrangère - Afrique - Tchad - 2e REP - Section montée - Lieutenant Piétri
Le lieutenant Michel Piétri, chef de la section montée du 2e REP.
Opération Limousin - 1969-1970 - Légion étrangère - Afrique - Tchad - 2e REP - 3e compagnie - Capitaine Deprugney
Le colonel Lacaze donne ses dernières instructions aux hommes de la 3e compagnie avant leur départ pour le Tchad. À l’extrême droite se tient le commandant de compagnie, le capitaine Deprugney.

 

Le plein engagement (octobre 1969 – avril 1970)

 

1. La montée en puissance (octobre–novembre 1969)

L’automne marque un tournant. Avec l’arrivée de la saison sèche en octobre, les conditions redeviennent favorables aux opérations motorisées. Le dispositif de la Légion, jusqu’ici limité à deux compagnies renforcées, monte en puissance pour atteindre sa pleine capacité. C’est aussi le moment où le commandement passe à l’offensive : plutôt que de réagir aux actions rebelles, il s’agit désormais de leur ôter l’initiative par une pression constante sur l’ensemble des zones insurgées.

Le 1er octobre, en Corse, une compagnie motorisée de Légion étrangère (CMLE) est créée au sein du 1er RE dans la perspective d’un départ vers le Tchad. Son commandement est confié au capitaine François Aubert (à ne pas confondre avec le capitaine Aubert de la 2e compagnie du 2e REP). Le même jour, le 4e escadron porté du 1er REC est recréé sur le continent, en vue de la même projection. Finalement, seule la CMLE est effectivement envoyée.

Le 7 octobre, l’état-major d’un futur EMT de la Légion arrive au Tchad. Puis, les 22 et 23 octobre, un mouvement décisif se produit. Le colonel Jeannou Lacaze, le drapeau et l’état-major du 2e REP quittent Calvi pour le Tchad, accompagnés du détachement n°2 de la CCS (qui deviendra la CCS 2). Ils sont suivis par la compagnie d’appui et d’éclairage (CAE), composée de 138 hommes commandés par le capitaine Langlois.

Ce départ ne laisse à Calvi qu’environ 220 hommes, chargés d’assurer la garde du camp et la permanence opérationnelle du régiment : le reliquat de la CCS, la 4e compagnie du capitaine Roy et la compagnie de base (CB). On notera que la 4e compagnie restera en Corse durant toute l’opération Limousin, seule compagnie de combat du 2e REP à ne pas être engagée au Tchad.

Entre-temps, une deuxième formation de la Légion est constituée au Tchad à partir de nouvelles unités : l’EMT 2, sous les ordres du chef de bataillon Malaterre. La CCS 2, la 3e compagnie et une compagnie tchadienne lui sont rattachées.

Le 24 octobre, la CMLE arrive à Fort-Lamy, puis se déplace à Massaguet, à 80 km au nord-est de la capitale. Deux jours plus tard, la CAE se dirige vers l’Est : d’abord à Dourbali, puis à N’Gama, dans le secteur de Bokoro, à l’ouest de Mongo. Elle y est rattachée à un EMT 5 avec le 60e EBIMa, isolée des autres unités de la Légion pendant de longs mois.

Le dispositif français au Tchad atteint alors sa pleine capacité. Il s’articule autour de cinq états-majors tactiques répartis sur le territoire. Avec ce déploiement complet, les unités de la Légion opèrent dispersées sur un espace comparable à la France, chacune avec une large autonomie dans son secteur. À la fin du mois d’octobre, le dispositif se répartit comme suit :

  • base arrière au camp Dubut, à Fort-Lamy
  • EMT 1 et la 1re compagnie à Mongo
  • 2e compagnie à Bitkine
  • section montée de la 2e CIE à Mangalmé
  • EMT 2 et la 3e compagnie à Fort-Archambault (aujourd’hui Sarh)
  • CAE à N’Gama
  • CMLE à Massaguet

 

En novembre, une action dite « en surface » est lancée au Centre et à l’Est, prévue pour s’étendre jusqu’en juin 1970. L’objectif est d’ôter l’initiative aux groupes rebelles par une présence constante et des actions répétées.

Les engagements s’intensifient immédiatement. Les 4 et 6 novembre, la 1re compagnie opère au sud-est de Mongo, aux environs d’Abou-Deïa, et anéantit un grand nombre d’insurgés. Du 7 au 16 novembre, la 3e compagnie mène dix jours d’opérations consécutives au sud d’Abou-Deïa, entre Zan et Koungouri. La CMLE et la CAE, aux côtés de la compagnie parachutiste tchadienne, participent à l’opération Abeille au nord-ouest de N’Gama.

Le 13 novembre, l’engagement le plus coûteux pour la Légion depuis le début de Limousin se produit au BET, dans le massif de l’Ennedi, près de Fada. Les légionnaires y affrontent un fort groupe retranché. Le combat qui s’ensuit est très intense : le légionnaire Maxime Depuis (1re compagnie) est tué, quatre autres légionnaires sont grièvement blessés. La riposte intervient deux jours plus tard au Tibesti. Une action des 1re et 2e compagnies à Bedo et Tigui, au nord de Faya-Largeau, fait 14 rebelles tués, dont un chef rebelle important de la zone BET.

Le 25 novembre, la CMLE est transférée de Massaguet à Bokoro, une section poussant vers Abéché. Ce redéploiement s’inscrit dans la préparation de l’opération Cantharide, qui débute fin novembre pour dix jours dans le secteur Bokoro – Melfi – Fort-Archambault. Le colonel Lacaze établit son poste de commandement à Melfi et dirige l’opération qui réunit la CMLE et l’ensemble des compagnies du 2e REP. C’est la première — et la dernière — fois que toutes les unités de Légion engagées au Tchad opèrent conjointement. Plusieurs chefs rebelles y sont tués, affaiblissant la structure de commandement insurgée.

Pendant ce temps, un événement extérieur modifie les données du conflit. En septembre 1969, un coup d’État en Libye a porté au pouvoir le colonel Mouammar Kadhafi. Dès l’automne, les signes d’un soutien accru aux groupes rebelles du Nord se multiplient : des armes modernes apparaissent dans le BET, et les réseaux d’approvisionnement à travers la frontière libyenne se renforcent. Cette évolution ne pèse pas encore sur les opérations au Centre et à l’Est, mais elle annonce un basculement dont les effets se feront pleinement sentir un an plus tard.
 

Opération Limousin - 1969-1970 - Légion étrangère - Afrique - Tchad - 2e REP - Fort-Lamy - colonel Sicre - général Cortadellas - Colonel Lacaze
La place d’armes du camp Dubut à Fort-Lamy, le 24 octobre 1969. Le colonel Sicre, commandant supérieur des forces françaises d’Afrique centrale, salue les couleurs du 2e REP à son arrivée. Derrière lui se tiennent le général Cortadellas, nouveau délégué militaire, et le colonel Lacaze du 2e REP.

Opération Limousin - 1969-1970 - Légion étrangère - Afrique - Tchad - 2e REP - Mongo - Colonel Lacaze
Le colonel Lacaze passe en revue ses légionnaires à Mongo, au Tchad.
Opération Limousin - 1969-1970 - Légion étrangère - Afrique - Tchad - 2e REP - Légionnaire Maxime Depuis
Le légionnaire Maxime Depuis, mort le 13 novembre 1969. Il fut le premier légionnaire tué au combat depuis la fin de la guerre d’Algérie en 1962. Tout comme son colonel, il était d’origine franco-vietnamienne.
Opération Limousin - 1969-1970 - Légion étrangère - Afrique - Tchad - 2e REP - Sergent Ludwig - General Domro
Le sergent Ludwig du 2e REP, blessé par balle lors des combats de novembre, reçoit une décoration du général Domro, chef d’état-major de l’armée tchadienne, sur son lit d’hôpital.

Légion étrangère - Afrique - Tchad - Carte - 1969 - positions

Légion étrangère - Afrique - Tchad - Carte - 1969 - Bokoro – Melfi - Mongo - Fada

 

2. Les opérations d’hiver (décembre 1969 – février 1970)

La fin de l’année 1969 marque l’entrée dans la phase la plus intense de l’opération. Le dispositif est à son plein rendement et les compagnies enchaînent les opérations sans interruption. Mais les rebelles, sous pression au Centre et à l’Est, se battent avec une détermination accrue.

En décembre, le dispositif se réarticule. La 1re compagnie quitte Mongo pour être rattachée à l’EMT 4 à Am-Dam, environ 200 km au nord-est. La CMLE la remplace au sein de l’EMT 1 à Mongo. La 2e compagnie reste à Bitkine. La 3e compagnie s’installe beaucoup plus loin des autres, à Harazé. C’est une ville au sud-est du pays, près de la frontière avec la République centrafricaine. Le 24 décembre, l’EMT 2 part de Fort-Archambault vers Am-Timan, à environ 200 km au sud-est de Mongo, poursuivant le redéploiement des unités vers l’est du pays.

Les opérations ne connaissent pas de pause. La 1re compagnie opère autour de Goz Beïda, plus que 100 km au sud-est d’Am-Dam, avec des commandos de la 6e CPIMa du capitaine Soissong. Dans le secteur de Harazé, la 3e compagnie abat trois rebelles le 24 décembre, et quinze de plus le lendemain, le jour de Noël.

Du 27 décembre au 4 janvier, l’opération Coccinelle se déroule entre Abou-Deïa et Am-Timan, dans le Salamat. À l’exception de la CAE, cette opération réunit toutes les compagnies de Légion, ainsi que la 6e CPIMa. Les modes d’action combinent embuscades de jour et de nuit, raids en véhicules ou par hélicoptère, et parcours en brousse. Les conditions sont extrêmement difficiles.

Le 30 décembre, au milieu de Coccinelle, un combat particulièrement dur se produit au nord d’Am-Timan, à Tchalak. La section de commandement et la 1re section de la CMLE affrontent un groupe rebelle. Les légionnaires Mellek et Astolfi sont tués, un autre est blessé. Les rebelles perdent une trentaine d’hommes. C’est, après l’Ennedi, l’un des engagements les plus coûteux pour la Légion depuis le début de l’opération.

Mais les tristes nouvelles ne s’arrêtent pas là pour cette compagnie. Au début de janvier 1970, un accident de véhicule frappe la 2e section de la CMLE lors d’un déplacement vers Fort-Lamy. Le légionnaire Chovel est tué. Le chef de section, le lieutenant de Brive, et le légionnaire Ferrel, grièvement blessés, sont évacués vers la France. La section, désormais sous les ordres du lieutenant Ripert, est ensuite envoyée au Nord. Elle traverse la vallée du Bahr el Gazel jusqu’à Faya-Largeau, où elle reste environ un mois sous le commandement de l’EMT 3, composé de trois compagnies tchadiennes. Elle participe notamment à l’opération Améthyste avant de revenir vers Mongo.

Dans le même temps, les autres unités poursuivent leurs actions. La CAE est engagée aux environs de Gondolo, à l’est de N’Gama. La 2e compagnie mène des actions de poursuite dans le secteur de Mangalmé. La base arrière assure des convois de ravitaillement entre Fort-Lamy et Am-Dam.

Entre le 11 et le 18 février, l’opération Chacal est menée par l’EMT 2 avec deux sections de la CMLE dans le secteur de Zakouma, au sud-ouest d’Am-Timan. La 3e compagnie, désormais aux ordres du capitaine Lesquer, est envoyée en parallèle à environ 130 km au nord-ouest de Harazé, permettant de couvrir une zone étendue qui se trouve au sud du Parc national de Zakouma.

Le 13 février, la section montée de la 2e compagnie connaît un accrochage significatif. Sans chevaux cette fois, montée sur Dodge, elle accompagne le sous-préfet de Mangalmé en tournée d’inspection lorsqu’elle accroche un groupe d’insurgés près de Belil, à 60 km au nord de Mangalmé. Après un bref combat, le groupe est détruit : 11 rebelles sont tués, un légionnaire blessé.

Toujours en février, les opérations se multiplient sur plusieurs secteurs simultanément. La 1re compagnie, toujours au sein de l’EMT 4, conduit l’opération Jute aux environs d’Am-Dam. La CAE mène les opérations Barbeau et Anguille entre N’Gama et Bokoro, une de ses sections étant détachée pour deux mois à l’EMT 3 à Faya-Largeau. La CMLE poursuit des actions de renseignement dans la réserve de faune d’Abou Telfane, au sud-est de Mongo. La 2e compagnie patrouille le secteur de Gondolo.
 

Opération Limousin - 1969-1970 - Légion étrangère - Afrique - Tchad - 2e REP - Rencontre
Rencontre de deux groupes du 2e REP quelque part au Tchad, fin 1969. On notera que chaque groupe porte un uniforme différent.

Opération Limousin - 1969-1970 - Légion étrangère - Afrique - Tchad - 2e REP - Mongo - footing
Des légionnaires lors du footing matinal dans le camp de Mongo, 1969.
Opération Limousin - 1969-1970 - Légion étrangère - Afrique - Tchad - 2e REP - 3e Compagnie - Haraze - Colonel Lacaze
Un réveillon de Noël improvisé à Harazé, 1969. Le colonel Lacaze est venu rendre visite à ses légionnaires de la 3e compagnie (coiffés de chapeaux de brousse), aux côtés d’appelés du 6e RIAOM.
Opération Limousin - 1969-1970 - Légion étrangère - Afrique - Tchad - 2e REP - Obsèques - Mellek et Astolfi
Obsèques des légionnaires Mellek et Astolfi du CMLE, tombés au combat le 30 décembre 1969. La cérémonie fut conduite par le 2e REP à Fort-Lamy.
Opération Limousin - 1969-1970 - Légion étrangère - Afrique - Tchad - 2e REP - village
Un village local dans le secteur de Mangalmé, début 1970.

Légion étrangère - Afrique - Tchad - Carte - 1969-1970 - winter operations

 

3. Le printemps et la relève (mars–avril 1970)

Au printemps 1970, les opérations se poursuivent sur un rythme soutenu. Le 6 mars, dans la région de Safay, à une centaine de km au nord de Goz Beïda, la 1re compagnie accroche un groupe rebelle important. Un sous-officier tchadien est blessé. Le médecin attaché à la compagnie, le capitaine de Larre de la Dorie, est mortellement atteint alors qu’il lui porte secours. Deux jours plus tard, la 3e compagnie, de retour dans le secteur de Harazé, rencontre des rebelles près de Mangueigne, leur inflige des pertes et les poursuit jusqu’à Am-Timan. La 1re compagnie appuie ensuite la 3e compagnie et l’EMT 2 dans la poursuite et la neutralisation de ce groupe le long du Bahr Azoum, cours d’eau saisonnier du sud-est tchadien. Cette coordination entre unités illustre la capacité d’action combinée développée au fil des mois.

Le 17 mars, la CMLE opère entre Mangalmé et Oum Hadjer. Sa 3e section anéantit une bande rebelle au nord de cette dernière ville, à Dabazin : 11 rebelles sont tués. En fin de mois, les combats se déplacent au Nord. Une section de la CAE et la 6e CPIMa, engagées au sein de l’EMT 3, reprennent Ounianga Kébir, dans l’Ennedi Ouest, en plein Sahara. Le poste est pris le 23 mars, avec un bilan lourd : 84 rebelles tués et 28 prisonniers. C’est le succès tactique le plus marquant de cette période dans une région particulièrement difficile d’accès.

À l’époque, les effectifs français engagés au Tchad comptent environ 1 600 hommes pour l’armée de terre (dont un millier du 2e REP et 150 de la CMLE), 750 pour l’armée de l’air, 150 pour la Marine et une cinquantaine de personnels divers. Les moyens comprennent des automitrailleuses Ferret, trois Alouette II, dix hélicoptères H-34, des avions de transport Nord 2501 et C-160, dix avions d’attaque AD-4 et trois avions d’observation Tripacer.

Le mois d’avril 1970 marque la première rotation des unités pendant la durée de l’opération Limousin. Deux compagnies du 2e REP (EMT 1) doivent être relevées par deux compagnies du 3e Régiment d’infanterie de marine (3e RIMa). Ce dernier avait mis sur pied un détachement d’engagés volontaires pour l’Outre-Mer (DEVOM) pour cette intervention, afin de disposer de personnels sous contrat — plus disponibles et plus aisés à employer sur un théâtre extérieur que les appelés du contingent, qui constituaient alors une part importante des effectifs de l’armée française.

La première unité du 2e REP à rentrer en métropole est la 2e compagnie. Elle quitte le Tchad le 15 et retrouve la Corse le lendemain, après un an de campagne. Le 18 avril, les deux compagnies du 3e RIMa sont accueillies à Fort-Lamy par les légionnaires. Le lendemain, la 1re compagnie quitte à son tour le Tchad et rejoint Calvi le 22 avril.

Le colonel Lacaze fait ses adieux aux unités encore déployées : le 21 avril à Am-Timan auprès de l’EMT 2 et de la 3e compagnie, puis à Mongo auprès de la CMLE et, le 22, auprès de la CAE à N’Gama. Le 26 avril, il embarque pour la Corse avec le PC du régiment, le drapeau et le reste de l’EMT 1. Ils arrivent à Calvi juste à temps pour célébrer la fête de la Légion étrangère – la fête de Camerone – le 30 avril.

En un an d’opérations, la Légion a payé un prix réel mais contenu : quatre tués au combat, trois morts accidentels et une dizaine de blessés. Le président de la République félicite les légionnaires du 2e REP pour leur engagement au Tchad. Mais l’opération est loin d’être terminée.
 

Opération Limousin - 1969-1970 - Légion étrangère - Afrique - Tchad - 2e REP - Capitaine Michel de Larre de la Dorie
Le capitaine Michel de Larre de la Dorie, le médecin attaché à la 1re compagnie du 2e REP. Il a été tué le 6 mars 1970.

Opération Limousin - 1969-1970 - Légion étrangère - Afrique - Tchad - 2e REP - 1re Compagnie - Citroen T 46 camion
Un camion militaire relativement peu courant, le Citroën T46, utilisé par la 1re compagnie du 2e REP au Tchad.
Opération Limousin - 1969-1970 - Légion étrangère - Afrique - Tchad - 2e REP - CAE - Alouette II
Des hommes de la CAE du 2e REP coordonnant une opération avec l’équipage d’un hélicoptère de reconnaissance Alouette II.
Operation Limousin in Chad - 1969-1970 - Légion étrangère - Afrique - Tchad - CMLE - Colonel Lacaze - Capitaine Aubert
Le colonel Lacaze en visite à la CMLE à Mongo, avril 1970. Derrière lui se tient le commandant de l’unité, le capitaine Aubert, avec sa barbe. On remarquera également le grand insigne de la compagnie visible derrière les hommes.
Operation Limousin in Chad - 1969-1970 - Légion étrangère - Afrique - Tchad - CMLE - Sikorsky H 34
Des légionnaires de la CMLE auprès d’un hélicoptère Sikorsky H-34. Ces hélicoptères servaient au Tchad dans le cadre du DIH (détachement d’intervention héliporté), assurant le transport rapide d’une section réduite sur de longues distances. Contrairement à l’Algérie, les hélicoptères étaient toutefois utilisés en opérations de manière limitée.
Opération Limousin - 1969-1970 - Légion étrangère - Afrique - Tchad - 2e REP - légionnaire - tireur d'élite
Un tireur d’élite du 2e REP au Tchad, équipé d’un fusil MAS 49/56 muni d’une lunette.

Légion étrangère - Afrique - Tchad - Carte - 1970 - Oum Hadjer - Ounianga Kebir

 

Le basculement vers le Nord (avril–décembre 1970)

Avec le départ du colonel Lacaze et de deux compagnies de combat, le dispositif de la Légion au Tchad entre dans une phase nouvelle — plus réduit, mais toujours engagé. Sur le terrain, les unités restantes se réorganisent. La CMLE quitte Mongo et Melfi, laissant la place au 3e RIMa, et se déplace vers N’Gama où elle relève la CAE, stationnée là depuis six mois. La CMLE devient un élément de l’EMT 5. La CAE, alors forte d’environ 120 hommes, rejoint Abou-Deïa et est rattachée à l’EMT 2.

Les opérations se poursuivent sans interruption. Le 28 avril, la 3e compagnie accroche des rebelles à Bibien, au sud d’Am-Timan. Deux jours plus tard, sa 1re section repousse l’attaque menée par un groupe mêlant cavaliers et fantassins.

Camerone est célébré par l’EMT 2 à Am-Timan dans une ambiance opérationnelle.

Le 12 mai, la CAE part d’Abou-Deïa pour Oum Hadjer, ne laissant sur place que sa 1re section, qui neutralise ensuite un groupe de rebelles à cheval. Le 15 mai, la 3e compagnie engage près d’Am-Timan le groupe déjà rencontré le 28 avril : l’ensemble de la bande est détruit, avec son chef et 28 membres.

Dans la seconde moitié de mai, l’EMT 2 quitte le Salamat pour la région de Batha, au nord de Mongo et de Mangalmé, s’implantant à Ati et Oum Hadjer.

Le 15 juin, la CMLE rejoint Bokoro, que la compagnie connaît bien depuis les opérations menées fin novembre. En remplaçant la compagnie parachutiste tchadienne, elle est officiellement intégrée à l’EMT 2, qui devient désormais une formation entièrement articulée autour d’unités de la Légion. Mais avec le début de la saison des pluies, la mobilité motorisée se réduit et les patrouilles se font de plus en plus à pied.

Mais cette composition est de courte durée, car la période de déploiement opérationnel d’une autre unité touchait à sa fin. Le 2 juillet, après près de dix mois au Tchad, la 3e compagnie repart vers la Corse. Restent alors l’EMT 2 avec la CCS 2, la CAE et la CMLE.

Du 5 au 10 juillet, la CAE et la CMLE conduisent l’opération Hyène au sud d’Oum Hadjer, à la recherche d’une bande du Moubi suivie sans résultat décisif depuis le printemps. Le groupe reste insaisissable. La période est ensuite marquée par les difficultés de l’hivernage, qui affectent particulièrement la CAE à Oum Hadjer en raison des crues de la rivière Batha.

Le 14 juillet, la Légion participe à nouveau au défilé à Paris, après quatre années d’attente. Des hommes des 1re et 2e compagnies du 2e REP y prennent part. Au Tchad, la fête est célébrée à Ati.

Le 15 juillet, le colonel Lacaze rend une dernière visite à ses unités au Tchad. Plusieurs Croix de la Valeur militaire sont attribuées à cette occasion. Trois semaines plus tard, le lieutenant-colonel Dupoux le remplace à la tête du 2e REP.

Fin juillet, le capitaine Wabinski prend le commandement de la CAE. En août, sa compagnie mène l’opération Condor dans la région de Moubi.

Le 21 août, le légionnaire Varga de la CMLE se noie lors du franchissement d’un oued (cours d’eau temporaire) pendant une patrouille.

En septembre, le basculement annoncé un an plus tôt par le coup d’État libyen prend toute sa mesure. Le Centre, l’Est et le Sud sont plus apaisés, mais le centre de gravité de l’insurrection s’est déplacé vers le Nord — le Tibesti et l’Ennedi. Les groupes rebelles du BET disposent désormais d’armements modernes et d’un soutien logistique qui transforment la nature de l’affrontement.

Le 11 octobre, au nord de Faya-Largeau, la 6e CPIMa tombe dans une embuscade meurtrière. Un groupe bien armé est finalement détruit, mais la compagnie compte 12 morts et plus d’une vingtaine de blessés — le bilan le plus lourd pour les forces françaises de toute la campagne 1969–1972.

À la mi-octobre, les unités de la Légion quittent leurs bases. L’EMT 2 avec la CMLE se replient vers l’Est, sur Am-Dam, ancienne garnison de la 1re compagnie. La CAE est projetée au Nord, dans le Tibesti. Les 22, 23 et 27 octobre, la compagnie y mène des combats intenses autour de Zouar : 54 rebelles sont tués. Le légionnaire Dribar tombe également ; sept légionnaires sont blessés, dont le sergent-chef Himmer.

Au début de novembre, le légionnaire Vignard, du 2e REP, détaché auprès d’une unité française dans le Tibesti, est tué. Parallèlement, la CMLE et la CAE opèrent conjointement dans l’Ouaddaï, au nord-est d’Am-Dam. Le 28 novembre, dans le cadre de l’opération Picardie, les deux unités agissent ensemble dans le canyon de la Guelta Maya, dans le massif de l’Ennedi, contre l’ennemi bien armé signalé près de l’oued Harambourou. Le bilan est de 47 rebelles tués. Mais l’opération coûte cher : le légionnaire Ravic du 2e REP et le légionnaire Fourmann de la CMLE tombent, quatorze hommes sont blessés dont douze au 2e REP.

En décembre, les deux dernières unités de Légion se préparent à retourner en Corse. Ce sont les unités restées le plus longtemps au Tchad : quatorze mois depuis leur arrivée. Les rotations plus courtes qui deviendront la norme lors des opérations ultérieures ne sont pas encore en vigueur. Le 16 décembre, les unités se regroupent à Fort-Lamy. Le 20 décembre, la CCS 2 et la CAE quittent l’Afrique pour la Corse. Le 21, la CMLE suit. Le 6e RIAOM, désormais aux ordres du lieutenant-colonel Gagneaux, récupère leurs véhicules pour assurer la continuité du dispositif. Pour la Légion, l’opération Limousin est terminée.

 
Légion étrangère - Afrique - Tchad - Carte - 1970 - Oum Hadjer - Ati - Guelta Maya

Opération Limousin - 1969-1970 - Légion étrangère - Afrique - Tchad - 2e REP - légionnaire - beautés naturelles
Tchad, 1970. Un légionnaire du 2e REP en opération qui, malgré sa main blessée, trouve le temps d’admirer les beautés naturelles qu’offre ce pays africain.
Opération Limousin - 1969-1970 - Légion étrangère - Afrique - Tchad - 2e REP - enfants - hippopotame - Am-Timan
Des enfants avec un hippopotame à Am-Timan, garnison de l’EMT 2, 1970.
Opération Limousin - 1969-1970 - Légion étrangère - Afrique - Tchad - 2e REP - drapeau - Corse - retour
Le drapeau du 2e REP en Corse, après le retour du Tchad, le 27 avril 1970.
Opération Limousin - 1969-1970 - Légion étrangère - Afrique - Tchad - 2e REP - Dodge 6x6 - patrouille mixte
Un Dodge 6×6 en 1970, avec une patrouille mixte composée de légionnaires, de soldats français et de militaires tchadiens.
Opération Limousin - 1969-1970 - Légion étrangère - Afrique - Tchad - 2e REP - Lieutenant Colonel Dupoux
Lieutenant Colonel Dupoux at the head of the 2e REP, having taken over command from Colonel Lacaze in mid-July 1970.
Operation Limousin in Chad - 1969-1970 - Légion étrangère - Afrique - Tchad - CMLE - Ennedi
La CMLE en opération sur le plateau de l’Ennedi, fin novembre 1970.
Opération Limousin - 1969-1970 - Légion étrangère - Afrique - Tchad - 2e REP - General Cortadellas - 1968
Le général Edouard Cortadellas, délégué militaire français au Tchad de septembre 1969 jusqu’au retrait des forces françaises à l’été 1972. Avant cette nomination, il commandait la 25e brigade aéroportée, dont le 2e REP faisait partie. Son fils, sergent-chef au 6e CPIMa, fut tué au Tchad début 1971. Ici, le général lors de sa visite au 2e REP en 1968.
Opération Limousin - 1969-1970 - Légion étrangère - Afrique - Tchad - 2e REP - EMT 2 - décembre 1970 - retour
Retour du Tchad des derniers hommes du 2e REP à leur base de Calvi, fin décembre 1970.

 

Pertes de la Légion étrangère au Tchad (1969–1970)

Pertes : 2e REP

  • Capitaine médecin DE LARRÉ DE LA DORIE Michel (France)
  • Caporal WEKKER Horst (Allemagne)
  • Légionnaire DEGOUTTE Emile (France)
  • Légionnaire DEPUIS Maxime (France)
  • Légionnaire DRIBAR Mirko (Yougoslavie)
  • Légionnaire RAVIC Ranko (Yougoslavie)
  • Légionnaire VIGNARD Lucien (France)

 

Pertes : CMLE

  • Caporal-chef MELLEK Ablin (Yougoslavie)
  • Légionnaire ASTOLFI Pietro (Italie)
  • Légionnaire CHOVEL Gilles (France)
  • Légionnaire FOURMANN Christian (France)
  • Légionnaire VARGA Ferenc (Hongrie)

 
 

Conclusion

En vingt mois, d’avril 1969 à décembre 1970, les unités de la Légion engagées au Tchad ont mené des dizaines d’opérations nommées et d’innombrables patrouilles, du Guéra au Tibesti, sur un espace deux fois plus grand que la France. Elles ont été engagées sans interruption, souvent dispersées par compagnies ou par sections sur des secteurs autonomes. Au cours de ces vingt mois, les légionnaires ont éliminé des centaines de rebelles. De son côté, la Légion a perdu douze hommes : sept du 2e REP, cinq de la CMLE. Plusieurs dizaines d’hommes ont été blessés. Ces chiffres, modestes en apparence, reflètent la nature d’une campagne faite d’accrochages dispersés, de combats brefs et violents, entrecoupés de longues semaines de patrouilles sans contact.

L’opération LIMOUSIN a constitué pour l’armée française un tournant opérationnel. Pour la première fois depuis la fin de la guerre d’Algérie, la France projetait des forces de combat dans une opération de cette durée et de cette ampleur. La Légion y a tenu le rôle principal. Pour elle, l’opération a confirmé sa capacité à conduire des interventions prolongées loin de ses bases, dans des conditions exigeantes et avec des moyens limités.

Pour les hommes qui y participent, le Tchad représente des mois de patrouilles dans la chaleur et la poussière, des accrochages brefs et violents, l’isolement des petits postes et la camaraderie des bivouacs. Beaucoup y font leur baptême du feu.

En ce qui concerne le bilan de la pacification, il est contrasté et éclaire les limites de ce type d’intervention. Au Centre et à l’Est, la pression constante exercée par les unités françaises et tchadiennes, le renforcement des troupes locales et les négociations aboutissent à une stabilisation progressive : des zones neutralisées sont créées, le calme revient. L’insurrection y perd ses cadres, ses bases et son emprise sur les populations. Mais au Nord, la situation échappe à cette logique. Le basculement du centre de l’insurrection vers le Tibesti et l’Ennedi, alimenté par le soutien libyen, met en lumière les limites de la pacification militaire. Là où les rebelles disposent, au-delà des frontières, de possibilités de repli, d’approvisionnement et de réarmement, les forces engagées ne sont pas en mesure de couper ces lignes de soutien. C’est une leçon que la plupart des interventions françaises ultérieures au Tchad retrouveront.

Malgré son ampleur, l’opération LIMOUSIN reste largement méconnue du grand public. En 1969 et 1970, la guerre du Vietnam capte l’attention des médias occidentaux. Le Tchad demeure un théâtre d’opérations dans l’ombre — comme l’avait été, deux ans plus tôt, l’intervention de 1968, éclipsée par les événements de Tchécoslovaquie. Il n’est donc pas surprenant que les sources qui ont servi de base à cet article n’aient, pour l’essentiel, jamais été exploitées dans un récit d’ensemble.

La France met fin à son intervention directe à l’été 1972. Pendant trois ans, une relative accalmie prévaut. Mais ce retrait n’est pas définitif. L’assassinat de Tombalbaye en 1975 ouvre une nouvelle période d’instabilité. Dès 1978, la Légion revient au Tchad dans le cadre de l’opération Tacaud, puis de Manta, Épervier et Barkhane — un engagement quasi permanent qui s’étendra sur plus de quatre décennies, et dont LIMOUSIN aura été le premier chapitre. Au début de l’année 2025, les derniers légionnaires et soldats français quittent le Tchad. Seule l’histoire dira s’il s’agit d’un point final.
 

Opération Limousin - 1969-1970 - Légion étrangère - Afrique - Tchad - 2e REP - Tenue de combat vert
Tenue de combat vert portée par les légionnaires (2e REP/CMLE) au Tchad, 1969-1970. Il comprend : tenue de saut vert modèle 1947/56, modifiée en 1963 ; béret vert, modèle 1953 ; chapeau de brousse, modèle 1949 ; filet camouflé type TAP, porté en foulard ; rangers, modèle 1965 ; ceinturon, modèle 1950/53 ; bretelles de suspension, modèle 1950 ; porte-chargeur PM, modèle 1950/53 ; porte-grenades ; trousseau cuir pour ranger les accessoires et nécessaires de nettoyage PM ; musette, modèle 1965, avec toile de tente ; bidon, modèle 1952. Publié ici avec l’aimable autorisation d’un collectionneur privé qui a souhaité rester anonyme.

Opération Limousin - 1969-1970 - Légion étrangère - Afrique - Tchad - 2e REP - Tenue camouflée Léopard
Tenue camouflée « Léopard », portée par les légionnaires au Tchad, 1969-1970. Les principales différences par rapport à la tenue précédente sont l’ensemble veste et pantalon camouflé, modèle 1947/52 de type outre-mer (retaillé), les chaussures de brousse en toile « Pataugas » (portées avec les deux tenues, tout comme les rangers), et le poignard USM3 avec fourreau USM8. Collection privée.
Opération Limousin - 1969-1970 - Légion étrangère - Afrique - Tchad - 2e REP - Tenue - shorts en toile kaki clair
Des shorts en toile kaki clair étaient également portés occasionnellement au Tchad, comme en témoigne cette photo d’hommes de la section de mortiers 81 de la CAE.

 
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Principales sources d’informations :
Képi blanc revues
Rapport d’information du Sénat (du 24 mai 1973)
J. Brunon, G.-R. Manue, P. Carles : Le Livre d’Or de la Légion (Charles-Lavauzelle, 1976)
J. P. Benavente : More Majorum – Le 2e REP (Technic Imprim, 1982)
Martin Windrow, Wayne Braby : French Foreign Legion Paratroops (Osprey Publishing, 1985)
P. Cart-Tanneur, Tibor Szecsko : La Vieille Garde (Editions B.I.P., 1987)
Pierre Dufour : Légionnaires parachutistes (Editions du Fer, 1989)
Raymond Guyader : La Légion étrangère de 1945 à nos jours (Gazette Des Uniformes N. 7, 1998)
Répertoire typologique des opérations. Tome 2: Afrique (Ministère de la Défense, 2006)
Jean-Luc Messager & collective : Légionnaires parachutistes 1948-2008 (L’Esprit du Livre, 2008)
Arnaud Delalalnde : La douloureuse indépendance du Tchad (Air Combat N°11, Mars-Avril 2015)
Marc R. DeVore : Strategic satisficing: Civil-military relations and French intervention in Africa (Cambridge University Press, Avril 2019)
Journal officiel (Débats parlementaires, Assemblée nationale, le 5 mars 2024)
La mémoire de l’ALAT
La Retraite de Jacky

 
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L’article original : Operation Limousin in Chad, 1969-1970

 

 

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L’affaire de Loyada (1976)
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La page a été mise à jour le : 31 mars 2026

 

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