CDRE/EO : Compagnie de Discipline des Régiments Etrangers en Extrême-Orient

La Légion étrangère a toujours maintenu son propre système de justice militaire. Pour les légionnaires coupables d’infractions graves, un séjour en prison ordinaire n’était pas jugé suffisant. Ils étaient alors envoyés dans une compagnie de discipline, une unité pénale au régime délibérément dur et aux conditions austères. Durant la guerre d’Indochine (1946–1954), ce rôle en Extrême-Orient est tenu par une petite unité méconnue, stationnée sur une île isolée au large des côtes du Vietnam.

Compagnie de Discipline des Régiments Etrangers - Extrême-Orient - CDRE/EO - Légion étrangère - Historique

 

CDRE/EO 1946-1955

La Compagnie de Discipline des Régiments Étrangers en Extrême-Orient (CDRE/EO) est créée en Indochine le 1er juin 1946. La compagnie est rattachée au 2e Régiment étranger d’infanterie (2e REI) et installée sur l’île de Tagne, dans la baie de Cam Ranh, au Sud-Annam (aujourd’hui la côte centrale du Sud du Vietnam).

Vu la nature de l’unité, on ne sait presque rien de cette compagnie de discipline, de ses effectifs et de ses statistiques.

On sait que la CDRE/EO reçoit des hommes de tous les régiments étrangers stationnés en Indochine. Les infractions justifiant un tel transfert — telles que la désertion, le vol ou l’agression physique envers les supérieurs — sont trop graves pour être sanctionnées par la punition habituelle réservée aux délits mineurs : quelques jours de prison au sein de sa propre unité.

Comme son unité sœur implantée en Algérie (Afrique du Nord), la CDRE/EO est probablement aussi divisée en trois parties : une section ordinaire pour l’ensemble des disciplinaires, une section de répression pour les récidivistes et les fortes têtes, et une section de transition.

Cette dernière est destinée aux légionnaires ayant purgé leur peine ; ils passent alors plusieurs mois à préparer leur retour dans leur unité d’origine. Ces hommes sont déjà traités comme des soldats et autorisés à porter des armes. En cas de besoin, ils peuvent être formés en une section d’intervention — l’élément de combat de la compagnie — et engagés en opérations militaires comme troupes de soutien.

Quant à la vie quotidienne des disciplinaires, on sait que les hommes qui rejoignent la compagnie — les militaires du rang et, exceptionnellement, quelques sergents dégradés — perdent temporairement leur grade et leur nom. Ils ne sont désormais appelés que « punis » et désignés par leur numéro. Les punis n’ont pas le droit de s’asseoir, de parler sans permission, ni de marcher — ils ne se déplacent qu’au pas gymnastique.

Le nombre de disciplinaires se situe probablement entre 30 et 50 hommes. Ils travaillent du petit matin jusqu’au soir. Les disciplinaires assurent généralement l’entretien des installations et des abords du camp. On ignore s’ils servent également dans d’autres parties de l’île, voire sur le continent, en tant que détachements de travail pour construire des postes, des tranchées ou des routes. En dehors des heures de travail, les fortes têtes de la section de répression sont enfermées dans leurs cellules inconfortables. Le temps passé dans la section de répression n’est pas déduit de leur peine. À titre de comparaison, en Algérie, un tel séjour au sein de la section de répression dure au moins trois mois.

En dehors du camp, la section d’intervention de la compagnie participe aux opérations militaires, principalement aux côtés du 2e REI au Sud-Annam. Ainsi, le 17 mai 1947, la section de la CDRE/EO sous les ordres du lieutenant Bramoulé se distingue dans la région de Khanh Hoa, en soutenant le Groupe d’artillerie coloniale de montagne du Levant (GACML).

La compagnie de discipline est commandée par un capitaine, avec des cadres détachés du 2e REI. L’unité dépend du 1er bataillon du régiment.

En mars 1947, le capitaine Michel Dutter, alors commandant de la CDRE/EO, fait réaliser l’insigne d’unité. En février 1950, la compagnie est transférée du 1er au 4e bataillon du 2e REI.

Le dernier commandant connu de la CDRE/EO est le capitaine Otokar Kremar. Né en 1913, cet ancien officier de cavalerie dans l’armée tchécoslovaque est devenu lieutenant dans la 13e Demi-brigade de Légion étrangère (13e DBLE) pendant la Seconde Guerre mondiale et a participé aux opérations au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. Il commande la compagnie de discipline en 1954, lorsque la guerre d’Indochine prend fin.

 

Témoignage d’un membre du Commando Jaubert

Après le cessez-le-feu qui met fin à la guerre, la CDRE/EO est officiellement dissoute le 11 août 1954. Toutefois, une partie de la compagnie reste sur l’île de Tagne jusqu’à la mi-1955. Le site est ensuite repris par le Commando Jaubert, une unité d’élite de la Marine nationale. L’un de ses membres, Bernard Pestre, a décrit plus tard ce que les légionnaires avaient laissé derrière eux. Son témoignage offre un rare regard extérieur sur un lieu que peu avaient vu et encore moins décrit.

 
Bernard Pestre : Poste de garde de l’île de Tagne

Géographiquement, l’Ile de Tagne se situe face à la baie de Cam-Ranh, en dessous de Nha-Trang. À l’origine elle servait de camp disciplinaire à la Légion étrangère et comme tous les cantonnements de cette arme l’endroit était plutôt austère et respirait l’ordre et la discipline. La légion était passée par là y laissant son empreinte caractéristique. Des bâtiments en dur à l’étage pour la troupe, carré des gradés un peu à l’écart. Au centre du cantonnement, la flamme de la Légion érigée en dur, et visible de l’ensemble du camp. Rappel constant de la destination du lieu…

Aux alentours immédiats, les inévitables “bistrots” vietnamiens avec leurs “congaïes” (le plaisir du militaire) [1]. Il fallait bien dépenser les piastres… Également, à proximité du minuscule port, une fabrique artisanale de “nuoc-mam” [2], délicieuse dans les soupes chinoises, mais qui, en fermentant, empuantissait l’atmosphère. Ce qui m’avait frappé le plus, c’était les geôles disciplinaires tellement exiguës qu’on ne pouvait s’y tenir enfermé qu’accroupi ou couché, de véritables ergastules [3]. Du reste, l’un d’entre nous, une forte tête sans doute, y avait fait un court séjour pour en ressortir tout courbatu.

1. En réalité, des « petites amies » rémunérées
2. Une savoureuse sauce au poisson
3. Dans l'Antiquité romaine, un bâtiment servant à détenir les esclaves dangereux enchaînés

A l’origine, le témoignage a été publié en 2007 sur le blog du Commando Jaubert. Il est reproduit avec l’aimable autorisation de Jean-Claude Balisson, fondateur et propriétaire du blog.

 

Conclusion

La Compagnie de Discipline des Régiments Étrangers en Extrême-Orient demeure l’une des unités les moins documentées de l’histoire de la Légion étrangère. Le camp de l’île de Tagne a depuis longtemps disparu, et les hommes qui y ont purgé leur peine n’ont laissé aucun mémoire. Le peu que nous savons d’un monde conçu pour ne pas être vu provient de quelques documents officiels épars et de témoignages fragmentaires comme celui de Pestre.

 

Vietnam - baie de Cam Ranh - carte
L’île de Tagne est située dans la baie de Cam Ranh, à environ 50 km au sud de Nha Trang, le PC du 2e REI de 1946 à 1954.
Vietnam - baie de Cam Ranh - île de Tagne - carte
L’île de Tagne dans la baie de Cam Ranh.
Indochine française - baie de Cam Ranh - île de Tagne - annees 1900
L’île de Tagne au début des années 1900. À la fin des années 1930, une batterie d’artillerie française est installée sur l’île pour protéger la baie de Cam Ranh.
Légion étrangère - Compagnie de Discipline des Régiments Etrangers en Extrême-Orient - CDRE/EO - insigne - 1947
L’insigne de la CDRE/EO, créé par le capitaine Dutter en 1947. La grenade de la Légion avec la voile d’une jonque, symbolisant l’emplacement de l’île. Dans la bombe, les lettres CD et la devise latine « Dura lex, sed lex » (La loi est dure, mais c’est la loi). Néanmoins, la devise de l’unité était « Légion Partout ».
Indochine française - île de Tagne - Légion étrangère - Compagnie de Discipline des Régiments Etrangers en Extrême-Orient - CDRE/EO - legionnaire - annees 1950
Bienvenue sur l’île de Tagne… La série de photos suivante est publiée avec l’aimable autorisation d’Andrew J. Mitchell, auteur de Tigers of Tonkin.
Indochine française - île de Tagne - Légion étrangère - Compagnie de Discipline des Régiments Etrangers en Extrême-Orient - CDRE/EO - visite - annees 1950
Une visite officielle sur l’île de Tagne. Les visiteurs sont accueillis par les cadres de la CDRE/EO. Collection d’Andrew J. Mitchell.
Indochine française - île de Tagne - Légion étrangère - Compagnie de Discipline des Régiments Etrangers en Extrême-Orient - CDRE/EO - piquet d'honneur - annees 1950
Le piquet d’honneur de la CDRE/EO, formée par les cadres et les disciplinaires de la section de transition. Collection d’Andrew J. Mitchell.
Indochine française - île de Tagne - Légion étrangère - Compagnie de Discipline des Régiments Etrangers en Extrême-Orient - CDRE/EO - mess des sous-officiers - annees 1950
Très probablement le mess des sous-officiers de la CDRE/EO.
Collection d’Andrew J. Mitchell.
Indochine française - île de Tagne - Légion étrangère - Compagnie de Discipline des Régiments Etrangers en Extrême-Orient - CDRE/EO - mess des sous-officiers - annees 1950
À l’intérieur du mess des sous-officiers de la CDRE/EO.
Collection d’Andrew J. Mitchell.
Indochine française - île de Tagne - Légion étrangère - Compagnie de Discipline des Régiments Etrangers en Extrême-Orient - CDRE/EO - mess des sous-officiers - annees 1950
Les sous-officiers dans leur mess. À noter, l’insigne de l’unité au sommet du cadre sculpté du tableau. Collection d’Andrew J. Mitchell.
Indochine française - île de Tagne - Légion étrangère - Compagnie de Discipline des Régiments Etrangers en Extrême-Orient - CDRE/EO - mess des sous-officiers - annees 1950
Insignes de différentes unités de la Légion étrangère sur le mur du carré des gradés de la compagnie de discipline. Plusieurs insignes de la Marine pourraient indiquer que les photos ont été prises après août 1954. À noter, les sous-officiers portant l’insigne de la CDRE/EO. Collection d’Andrew J. Mitchell.
Indochine française - île de Tagne - Légion étrangère - Compagnie de Discipline des Régiments Etrangers en Extrême-Orient - CDRE/EO - mess des sous-officiers - annees 1950
L’entrée du mess des sous-officiers de la Compagnie de discipline. Collection d’Andrew J. Mitchell.
Indochine française - île de Tagne - Légion étrangère - Compagnie de Discipline des Régiments Etrangers en Extrême-Orient - CDRE/EO - vilagge
Un village à proximité du camp de la Compagnie de discipline. Aujourd’hui, c’est un grand complexe touristique. Collection d’Andrew J. Mitchell.
Indochine française - île de Tagne - Légion étrangère - Compagnie de Discipline des Régiments Etrangers en Extrême-Orient - CDRE/EO - sous-officiers - 1950s
Les sous-officiers redoutés de la CDRE/EO. Collection d’Andrew J. Mitchell.
Indochine française - île de Tagne - Légion étrangère - Compagnie de Discipline des Régiments Etrangers en Extrême-Orient - CDRE/EO - grenade - 1955
Alors que les sources de la Légion fixent la dissolution de l’unité au 11 août 1954, voici une trace de la compagnie datant d’avril 1955.
Collection d’Andrew J. Mitchell.
Indochine française - île de Tagne - Légion étrangère - Compagnie de Discipline des Régiments Etrangers en Extrême-Orient - CDRE/EO - camp - 1955
Vue générale du camp de la compagnie de discipline sur l’île de Tagne en 1955.
© Crédit photo : Olivier Pestre, fils de Bernard Pestre du Commando Jaubert.
Indochine - île de Tagne - Légion étrangère - Compagnie de Discipline des Régiments Etrangers en Extrême-Orient - CDRE/EO - camp - Poste de garde - 1955
Le poste de garde du camp de la CDRE/EO. Collection d’Olivier Pestre.
Indochine - île de Tagne - Légion étrangère - Compagnie de Discipline des Régiments Etrangers en Extrême-Orient - CDRE/EO - camp - batiment - 1955
Un bâtiment en dur à l’étage pour les disciplinaires, situé derrière le poste de garde. Au premier plan, la grenade de la Légion. Collection d’Olivier Pestre.
Indochine - île de Tagne - Légion étrangère - Compagnie de Discipline des Régiments Etrangers en Extrême-Orient - CDRE/EO - camp - batiment - 1955
Le bâtiment à l’étage pour les disciplinaires. Collection d’Olivier Pestre.
Vietnam - baie de Cam Ranh - île de Tagne - Légion étrangère - Compagnie de Discipline des Régiments Etrangers en Extrême-Orient - CDRE/EO - camp - batiment - 2021
Le bâtiment à l’étage en 2021, à l’emplacement de l’ancien camp.
Vietnam - baie de Cam Ranh - île de Tagne - Légion étrangère - Compagnie de Discipline des Régiments Etrangers en Extrême-Orient - CDRE/EO - camp - position
L’emplacement de l’ancien camp de la CDRE/EO sur l’île de Tagne.
Vietnam - baie de Cam Ranh - Indochine - île de Tagne - Cam Binh - batiments - 2019
Le bâtiment à l’étage (au centre, au bord de la route) à l’emplacement de l’ancien camp de la CDRE/EO sur l’île de Tagne, en 2019. © Crédit photo : LonaTour.vn

 
 
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Remerciements :
Je suis profondément reconnaissant à Andrew J. Mitchell d’avoir partagé avec nous ses belles photos.
Mes remerciements également à Jean-Claude Balisson, fondateur et propriétaire du Blog du Commando Jaubert, pour son aimable autorisation de partager le témoignage et les rares photos.

 
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Principales sources d’informations:
More majorum – C.D.R.E./E.O.
Pierre Soulié: Paul-Frédéric Rollet : Père de la Légion étrangère (Editions Italiques, 2007)
Blog du Commando Jaubert
Google Maps
Google.com
Wikipedia.org

 
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L’article original : CDRE/EO: Far East Disciplinary Company

 

 

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La page a été mise à jour le : 26 mai 2026

 

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