Tragédie de Forthassa de 1908

Marche ou crève… Début février 1908, une grosse tempête de neige inattendue frappe une compagnie de la Légion étrangère lors de sa marche jusqu’à un poste militaire isolé, à la frontière entre l’Algérie et le Maroc. Livrés à eux-mêmes sur des terres semi-désertiques, des dizaines de légionnaires perdent la vie. Bien qu’inconnu de la plupart des gens, ce désastre demeure l’un des évènements les plus tragiques dans l’histoire de la Légion. Cet article a été rédigé en mémoire de la bravoure de ces hommes.

La Tragédie de Forthassa - Legion etrangere - Forthassa - Algerie - 1908

 

Janvier 1908 : De Berguent à Aïn Ben Khelil

En janvier 1908, la France est déjà engagée dans des opérations au Maroc depuis plusieurs semaines. L’un des deux fronts situés dans ce pays nord-africain est la frontière avec l’Algérie. Les troupes françaises, dont des légionnaires, y sont déployées pour sécuriser la frontière et combattre les rebelles locaux.

C’est aussi le cas de la 20e Compagnie du 5e Bataillon du 1er Régiment Etranger (1er RE). Commandée par le capitaine Capillery, la compagnie est implantée à Berguent (désormais Aïn Bni Mathar), un village situé dans l’ouest de l’Algérie à cette époque-là, avant la future modification de la frontière. La compagnie maintient l’ordre dans ce secteur.

À la mi-janvier, l’unité est rejointe à Berguent par la 3e Compagnie montée du 1er RE (avec un certain lieutenant Rollet comme chef de section, futur Père de la Légion).

Ainsi, le capitaine Capillery reçoit l’ordre de retourner à Aïn Sefra, à quelques 250 km de là. Surnommée « Porte du Sahara », la ville sert alors de principale garnison française du territoire militaire autonome qui couvre les environs. Une redoute moderne a été construite dans la ville en 1904, avec l’aide importante des légionnaires. Néanmoins, l’ordre change le 23 janvier, la veille du départ initialement prévu. Un nouvel objectif est fixé : Forthassa Gharbia.

Forthassa Gharbia est un petit village situé à environ 50 km à l’ouest d’Aïn Sefra, et à 24 km à l’est de la frontière actuelle avec le Maroc. Le village se trouve en bordure des Hauts Plateaux, une région steppique. Dans les années 1900, Forthassa Gharbia appartient techniquement au Maroc, bien que la ligne de la frontière fut disputée à l’époque. Connu comme un point d’eau important pour les troupes françaises, l’endroit a été occupé et en mars 1904, des légionnaires de la 2e Compagnie montée du 1er RE commencent à y construire un poste militaire. Achevé en 1905, l’avant-poste doit servir à contrôler les Beni Guil, une tribu dissidente locale.

Le départ vers Forthassa Gharbia est organisé le 25 janvier 1908. La compagnie et ses véhicules pleins de provisions et de bagages, tirés par huit chevaux Arabes, quittent Berguent. Seul un petit détachement composé d’un officier, d’un sergent, d’un caporal et de quelques légionnaires demeurera sur place.

Cependant, la route jusqu’à Forthassa n’est pas toute droite. La compagnie s’arrête d’abord à Aïn Ben Khelil, un village algérien sur la route d’Aïn Sefra, avec un poste militaire. La raison ? C’est une route plus adaptée aux véhicules de la compagnie. Six jours plus tard, dans l’après-midi du 30 janvier, la compagnie arrive à destination après avoir parcouru environ 160 km.

À ce moment-là, le poste militaire d’Aïn Ben Khelil est occupé par le lieutenant Leclerc et son petit détachement du 1er Bataillon d’infanterie légère d’Afrique (BILA), composé de 11 hommes. Surnommés « Bat’ d’Af’ » ou « Joyeux », ces bataillons accueillent principalement des soldats français libérés de prisons militaires ou des conscrits frappés par une condamnation de droit commun. Les BILA sont positionnés dans les lieux les plus inhospitaliers de l’Afrique française du Nord, très souvent aux côtés de légionnaires.

Le même jour, une colonne de chameaux arrive également à Aïn Ben Khelil. Il a fallu remplacer les huit chevaux de la compagnie, distribuer des provisions aux légionnaires et les accompagner sur la route jusqu’à Forthassa.

Le 31 janvier est le jour de repos de la compagnie. Il fait froid, mais beau. Cependant, le soir, les nuages se lèvent et un vent frais commence à souffler. Forthassa Gharbia se trouve à quelques 74 km de là.

 

Berguent - Maroc - 1908
Berguent. L’endroit occupé en 1904 par une compagnie montée de la Légion (le capitaine Met). Quelques semaines avant d’occuper Berguent, la même compagnie occupait Forthassa Gharbia. Le général Lyautey, alors commandant de la région d’Ain Sefra, considère ces deux endroits comme des points importants à contrôler dans les parties ouest de l’Algérie, et ordonne d’y construire des postes militaires. Notez que même en 1908, Berguent est toujours déclarée comme faisant partie de l’Algérie. La frontière n’a pas été clairement définie entre 1845 et 1912, l’année de la modification officielle de la ligne frontière. Berguent se donc retrouve au Maroc. En 1943, durant la Seconde Guerre Mondiale, un terrain d’aviation américain y est érigé.
Berguent - Maroc - Forthassa - Algerie - Tragédie de 1908
La route de Berguent à Forthassa Gharbia prévue pour la 20e compagnie du 1er RE en janvier 1908.
Legionnaire - Legion Etrangere - 1900's
Un légionnaire du 1er Régiment Etranger dans les années 1900.

 

1er février 1908 : La tragédie

Le matin du 1er février 1908, la compagnie est prête à prendre la route en direction de Forthassa. Elle se compose de deux officiers, le capitaine Capillery et le lieutenant d’Arboussier, cinq sous-officiers (dont l’adjudant Cazals, le sergent-major Ollivier, le sergent Isard et le sergent Deiss), 11 caporaux, et 131 légionnaires – 149 hommes donc au total. Il ne fait plus beau. Le ciel est couvert et le vent frais souffle fort.

Bien que le temps soit mauvais, même le lieutenant Leclerc est prêt à quitter le poste ce jour-là. Il doit aller jusqu’à Mecheria, une autre ville importante de la région, pour y chercher la solde de ses hommes. On pourrait supposer que cet officier soit déjà familier avec les conditions climatiques locales. S’il y avait quelconque danger apparent ce jour-là, il aurait annulé le voyage. Mais il ne le fait pas. Et le commandant de la 20e compagnie ne le fait pas non plus.

À 7h30 du matin, la majorité de la compagnie quitte Aïn Ben Khelil. Trois quarts d’heure plus tard, à 8h15, les éléments restants de la compagnie (un sergent, deux caporaux et 18 légionnaires) prennent la route. Ce détachement est en charge des chameaux qui transportent les provisions et les bagages. Après quelques heures de marche, le sergent arrête la colonne. Ayant vu le mauvais temps imminent, il fait demi-tour et ramène ses hommes et les chameaux à l’abri du poste d’Aïn Ben Khelil.

À 12h30, la compagnie arrive à Hassi-Sfeia, un point d’eau connu pour des caravanes et les soldats français sur la route à Forthassa Gharbia. Il se trouve à quelques 24 km d’Aïn Ben Khelil. Les hommes y font une pause, comme prévu. À cet instant, ils peuvent sentir que la température baisse de façon considérable alors que le vent chargé de flocons de neige, devient plus fort. Il reste encore 50 km à faire pour atteindre Forthassa Gharbia.

À partir de ce moment-là, nous ne savons pas ce qui s’est passé. Seules trois sources liées à la tragédie partagent davantage d’informations : un article dans la revue officielle de la Légion, Képi Blanc, publié dans les années 1950 (et entièrement reproduit dans les années 1980), et deux courts articles dans Le Petit Journal (un journal français) publiés en février 1908.

Le temps n’est pas beau et Hassi-Sfeia est le dernier endroit où on peut trouver refuge et se préparer pour la tempête imminente. Bien que les légionnaires soient des soldats expérimentés et bien entraînés, ils n’ont pas assez de vêtements d’hiver, et il reste au moins 10 heures de marche douloureuse sur des terres semi-désertiques avant d’atteindre leur objectif. Néanmoins, d’après Képi Blanc, le capitaine Capillery ordonne à ses hommes de ne pas se reposer à Hassi-Sfeia, mais de continuer à marcher. De ce fait, la compagnie devra parcourir environ 16 km avant de s’arrêter. Le vent déjà froid se transforme vite en blizzard violent. Le désastre commence…

Battus par la tempête de neige féroce, les légionnaires épuisés essayent de dresser leurs tentes et d’allumer le feu pendant plus de quarante minutes, sans succès. Voyant leurs tentatives vaines, le capitaine Capillery leur ordonne de recommencer à marcher. Forthassa est encore à 30 km de là.

La situation devient sérieuse. La tempête de neige et la nuit qui est sur le point de tomber réduisent considérablement la visibilité générale. Les hommes arrivent à peine à y voir à quelques mètres. La compagnie commence alors à être désorganisée et à se séparer. D’après Le Petit Journal, un groupe de légionnaires (au moins 25 hommes — N.D.L.R.) décide de traverser une dépression longue de 24 km et large de 9 km, nommée Haoud El Gorea. Cela pourrait être une tentative de rejoindre la route reliant Forthassa à Sfissifa, un village situé au sud-est de la destination finale de la compagnie.

Le capitaine Capillery, l’adjudant Cazals, et plus de 50 hommes continuent de marcher en direction de Forthassa à travers un défilé à côté du Djebel Gaaloul. Cependant, le très fatigué adjudant Cazals, un légionnaire âgé, très fatigué, s’effondre. Comme lors d’une bataille, ses hommes dévoués tentent de sauver le sous-officier et le couvrent de leur propre corps pour le protéger et le réchauffer un peu.

Pendant ce temps, le capitaine et le reste des hommes doivent marcher encore quelques treize kilomètres dans le blizzard aveuglant avant de trouver refuge à Gaaloul, un douar (un campement indigène) de la tribu Akerma. Ils y passeront la nuit.

Quant au reste de la compagnie (plus de 40 hommes), nous n’avons pas plus d’informations. Nous ne savons pas qui était (ou étaient) leur(s) chef(s), ni si ces hommes faisaient partie d’un premier groupe marchant à travers la dépression, ou s’ils avaient formé une autre colonne, ou s’ils s’étaient répartis en plusieurs petits groupes.

Tôt le matin du 2 février, vers 4h, la terrible tempête de neige se calme.

 

Ain Ben Khelil - Forthassa - Algerie - Tragédie de 1908
La route prévue de Ain Ben Khelil à Forthassa Gharbia.

 

La Tragédie de Forthassa de 1908 : Les conséquences

A 13h, l’après-midi du 2 février, le premier légionnaire de la 20e compagnie atteint le poste militaire de Forthassa Gharbia et informe la garnison de la catastrophe. C’est l’ordonnance du capitaine Capillery. Le second de la compagnie à atteindre le poste est le lieutenant d’Arboussier. D’après Le Petit Journal, il était « dans un pénible état, sur le cheval du capitaine ». Aucun autre détail à propos de l’histoire de ce pauvre lieutenant ne fut communiqué ni par la Légion, ni par le journal français.

Une opération de sauvetage est immédiatement lancée par les troupes occupant le poste : le capitaine Moullet, avec sa compagnie d’un Bataillon d’Afrique et les Moghaznis (troupes autochtones marocaines). Pendant ce temps, les groupes de légionnaires, épuisés et gelés, sont sur le point d’arriver au poste. À 16h30, une patrouille de secours de Forthassa arrive à Gaaloul avec de la nourriture et des médicaments pour rencontrer le capitaine Capillery et une cinquantaine de ses hommes.

D’après les journals français de l’époque, 21 hommes sont retrouvés morts par des patrouilles le 2 février. Dans son télégramme envoyé le jour suivant à l’état-major de la Légion à Sidi Bel Abbes, le capitaine Capillery rapporte que 28 hommes ont été retrouvés morts, dont les sergents Isard et Deiss, et les caporaux Gretill, Barre et Gafaioli. La majorité des victimes appartient au groupe qui a décidé de marcher à travers la dépression. La plupart des cadavres retrouvés sont « noirs et comme carbonisés », cachés sous une épaisse couverture de neige. Les autres sont retrouvés la main ouverte placée au front, se protégeant les yeux. Evidemment, la tempête de neige fut dévastatrice.

Néanmoins, six hommes sont retrouvés vivants près du Djebel Araouia, sur la route reliant Forthassa à Sfissifa. Tous ont les extrémités gelées.

Une semaine après le désastre, le général Hubert Lyautey (alors le commandant du territoire d’Aïn-Sefra et le futur résident général du protectorat français au Maroc), informe les journalistes que 37 légionnaires sont morts, tandis que deux hommes demeurent introuvables. D’après Képi Blanc, 38 légionnaires de la compagnie sont finalement déclarés morts en février 1908. Un légionnaire est retrouvé vivant entre temps; l’autre ne sera jamais retrouvé. Le 7 février, les victimes du désastre sont enterrées à Forthassa.

Suite à cette marche d’horreur, la plupart des survivants ont souffert de gelures, provoquant la gangrène. Dû au développement de l’infection, 22 hommes doivent être amputés. Ils sont ensuit réformés et renvoyés à la vie civile. Parmi eux se trouve le lieutenant Paul-Marie d’Arboussier. Ce malheureux officier a perdu ses membres du côté droit. Il ne retrouvera plus jamais sa santé et succombera à ses blessures neuf ans plus tard, en 1917, à l’âge de 38 ans.

Le capitaine Edouard Capillery a souffert aussi de blessures sérieuses, mais s’en remet finalement. De plus, d’après Le Petit Journal, durant la tempête de neige meurtrière qui décimait son unité, ses cheveux sont devenus blancs en l’espace de quelques heures. Né en 1869, le capitaine Capillery sera tué dans le nord de la France en septembre 1914, au tout début de la Première Guerre Mondiale. Il a alors 45 ans.

L’adjudant Bernard-Jean Cazals, le plus ancien sous-officier parmi la compagnie, reprend ses esprits plusieurs heures plus tard après son épuisement et découvre qu’il est le seul à avoir survécu. L’adjudant crapahute à travers les corps gelés et reste avec ses hommes jusqu’au lendemain, quand les secours arrivent. Il sera nommé sous-lieutenant en septembre 1908 (Journal Militaire, 1908, p. 1043).

En avril 1909, un monument fut inauguré à Forthassa Gharbia pour commémorer la tragédie et rendre hommage aux 38 légionnaires ayant péri au cours de la violente tempête de neige. Pendant plus de douze heures, ces hommes avaient eu à résister à cette rare calamité, sur des terres semi-désertiques, sans suffisamment de vêtements. La compagnie avait ainsi perdu 61 hommes cette nuit-là. Même si tout cela a été presque oublié, ce désastre demeure l’un des évènements les plus tragiques de l’histoire de la Légion. Ces braves légionnaires doivent être commémorés. Ils ont été vaincus, aux abords du Sahara, par un ennemi inattendu : le blizzard si brutal. Qu’ils reposent en paix.

 

Capitaine Capillery - Forthassa Gharbia - Algerie - 1908
Edouard Capillery. Début 1908, cet officier et sa 20e compagnie du 1er RE sont pris dans une violente tempête de neige inattendue. L’unité est décimée. Le capitaine a perdu 61 hommes en une nuit. À l’époque, il s’agissait probablement de la plus grande perte française individuelle depuis le début des opérations au Maroc (août 1907).

Forthassa Gharbia - Algerie - 1908
Forthassa Gharbia, vers 1908. Le poste avait été construit par des légionnaires en 1904-05.
Forthassa Gharbia - Algeria - 1908
Mess des officiers à Forthassa Gharbia.
Forthassa Gharbia - Algerie - 1908
Le poste de Forthassa Gharbia, vu du sud, vers 1908.
Forthassa Gharbia - Algerie - Tragedie de 1908
L’un des articles français de l’époque consacrés à la tragédie de Forthassa Gharbia.
4e CSPL - 4 CSPL - Legion Etrangere - Forthassa Gharbia - Algerie - 1956
Légionnaires de la 4e CSPL (Cie Saharienne Portée) lors d’une cérémonie à Forthassa Gharbia en février 1956, pour rendre hommage aux victimes de la tragédie de 1908.
Legion Etrangere - Forthassa Gharbia - Algerie - Monument - Tragedie de 1908
Le monument inauguré à Forthassa Gharbia pour commémorer la tragédie et pour faire honneur aux 38 légionnaires qui ont péri pendant la violente tempête de neige de 1908.

 
 

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Principales sources d’informations:
Képi blanc revues
Le Petite Journal (Février 1908)
Journal Militaire (1908)
MapCarta
Google Maps
Google.com
Wikipedia.org

 

 

L’article original : 1908 Forthassa Disaster

 

 

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La page a été mise à jour le : 17 avril 2021

 

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